#5 - Rencontre avec Mathilde Guégan

Street artiste, peintresse et autrice de romans graphiques

Femme artiste aujourd'hui
7 min ⋅ 26/06/2026

Comment j’ai rencontré Mathilde ?

J’ai vu Mathilde pour la 1ère fois lors de la soirée de clôture de l’art month du Cercle de l’art en 2024. Elle avait déclamé un slam sur la scène de La Scala qui m’avait impressionnée.

Nous nous sommes rencontrées fin avril lors d’une journée portes ouvertes de l’atelier de Sophie Simonet. Nous avons discuté quelques minutes. Elle m’a parlé de son podcast sur les collectionneuses et je lui ai parlé de mon projet de newsletter. Elle m’a immédiatement répondu qu’elle s’abonnerait. J’ai écouté son podcast et découvert son travail qui m’ont donné très envie de l’interviewer pour en savoir plus. Elle a généreusement accepté.

Merci beaucoup Mathilde de m’avoir reçue dans ton atelier pour cette interview.


Pourquoi tu crées ?

Nous créons de toutes façons. Quand on avance dans la vie, on crée sa vie. Et à un moment donné, j'ai choisi de créer une vie qui me plaise. Ma vie d'avant me plaisait, mais j'étais coupée en deux car je ne développais pas ma vocation artistique. A un moment, j'ai décidé de me consacrer à ma vocation artistique et depuis je crée pour être moi.

Quels types d'œuvres crées-tu ? Avec quels matériaux ?

J'ai une pratique figurative et une pratique non figurative. Pour la pratique figurative, je dessine beaucoup au trait noir et blanc sur papier et parfois je colorie à l'aquarelle en essayant de déborder beaucoup et de créer des accidents. Les accidents, c'est vraiment ce qui va m'intéresser. Je travaille aussi en grand à l'acrylique au pinceau avec une esthétique plus ou moins marquée bande dessinée ou plus expérimentale pour essayer.

Avec l'abstrait, là je travaille à l'acrylique au pinceau, mais aussi à la bombe. Je fais beaucoup de murs et depuis quelques années je graffe sur papier. J'ai commencé en graffant sur des enveloppes.

J’ai aussi pratiqué la sculpture il y a quelques années. J'ai arrêté en attendant de trouver un cadre qui me permette de les exposer et de les vendre dans de bonnes conditions. C’est d’ailleurs au fur et à mesure de ma pratique que la question de la vente s'est posée. Au début, il n’y avait vraiment que la question de la production, cette curiosité insatiable : qu'est-ce que ça fait si je mélange ces couleurs, si je fais ça, si j'essaye ça, etc. Ensuite est venue la question économique : comment je montre mon travail, à qui, pourquoi ?

J’ai également une pratique d’écriture et de publication de livres. Chaque année, mes lettres dessinées sont compilées dans un livre. Il y a déjà 3 tomes et le quatrième sortira en septembre. J’ai également publié quatre tomes de mon travail sur le football.

J’ai aussi eu un blog, J'adore ma nouvelle vie, qui est toujours en ligne, mais que je n’ai pas édité sur papier. Ce travail de journaling m’avait permis d’explorer la danse classique et j’ai regroupé cette production dans un livre édité pour la marque Repetto qui a eu un prix et qui m’a permis d’exposer chez Repetto.

J’ai aussi écrit Volutes, un livre écrit à la craie sur les trottoirs et un livre sur le canal Saint-Martin.

J’ai toujours écrit. J'ai commencé ma carrière comme libraire dans une librairie américaine. C'est là que j'ai découvert le roman graphique, que l’écriture a rencontré le dessin, que j'ai commencé à me former en dessin et à écrire de la bande dessinée. Au départ, c'était illustré par d'autres et au fur et à mesure, les lecteurs me disaient qu’il était dommage que je n'illustre pas moi-même les livres. Comme je ne savais pas dessiner, je suis allée aux Arts décoratifs pour me former.

Quelles sont tes sources d'inspiration ?

Je m’inspire de ce qu’il se passe autour de moi. Ce que je préfère en dessin, c'est le dessin d'observation. Donc j'ai beaucoup beaucoup pratiqué le dessin d'observation et je continue à avoir un plaisir inimaginable à observer des choses, tout en ayant un moyen d'expression. Je pense que ça a pu être douloureux par le passé d’être simplement dans la posture de l'observateur sans pouvoir s'exprimer et ça ne l'est plus. Le dessin, en plus de l'écriture qui était mon moyen d'expression, m'a vraiment libérée d'une certaine forme de non communication.

J'essaye de dessiner chaque jour. Pendant longtemps, j'ai fait un dessin par jour minimum. Chaque jour, c'était vraiment intéressant de trouver quoi dessiner de me demander qu’est-ce que je décide d'aimer aujourd'hui ? Parce que quand tu dessines quelque chose, l'amour se transmet. Qu'est-ce qui est aimable dans ma journée ? Pourquoi ça plutôt que ça ? Est-ce que j’assemble des objets comme dans une nature morte ? Je choisis un sujet et j’y porte mon attention.

Ce qui m’inspire également énormément, c'est la relation à l'autre. Avec mon projet podcast : de la voix à la peinture, cette saison, j’ai choisi de m’intéresser aux collectionneuses. La saison précédente portait sur les Galeristes. Je cherche à mettre en lumière l’engagement féminin à travers ces portraits.

Les émotions m’inspirent également quand je repense à mon travail sur mon personnage triangle. J’ai une très grande capacité à exprimer mes émotions intérieures, les verbaliser, à aller les analyser, à ressentir tout. Le fait de les traduire en dessin est très intéressant.

Où vis-tu ?

Je vis à Paris près du canal Saint-Martin.

Où crées-tu ?

Dans mon atelier à Beaubourg et dans la rue. En ce moment, je graffe beaucoup au Canal Saint-Martin sur un mur. Je travaille beaucoup in situ pour faire des murs chez des clients à l’intérieur comme à l'extérieur ou pour réaliser des commandes. Les commandes réalisées chez les clients sont des expériences hyper intéressantes. C’est atypique de vivre avec les collectionneurs pendant plusieurs jours, de vivre avec la toile. Mais surtout, ce qui m'intéresse, c'est la relation, le fait que la peinture va être influencée par l’environnement.

A quoi ressemblent tes journées ?

C'est très variable. La journée idéale, c'est une journée où je peins. J'essaye de couper mes journées en deux : une demi-journée administratif et prospection commerciale et une demi-journée création. Cela me permet de garder toujours une part créative dans ma journée. Et puis il y a les shoots d'adrénaline qui sont les chantiers : une semaine en immersion quelque part. Je donne aussi pas mal d'ateliers. Toutes les semaines ne se ressemblent pas et les années non plus. Cette année, j'ai fêté mes 10 ans en tant qu’artiste et chaque mois, j'ai organisé un évènement. Cela a vraiment rythmé mon année.

Artiste et maternité : la maternité a-t-elle eu un impact sur ta pratique ?

Je pense que oui, mais c'est pas la maternité, c'est la non-maternité. Ma première grossesse, s'est soldée par une fausse couche. A ce moment-là, je travaillais à la librairie et j'avais fait le tour de ce poste. Je n’arrivais pas à trouver un autre poste intéressant. Suite à la fausse couche, j'ai pris conscience de ma mortalité et j'ai mis en route un projet pour quitter mon poste. Au début, je souhaitais une formation continue. Comme la directrice a refusé mon projet de formation, j'ai démissionné. A ce moment-là, je savais déjà que je voulais être une artiste, que je voulais faire de la bande dessinée. Mais comme la bande dessinée, c'est très très difficile d’en vivre en terme de rémunération, j'ai préféré commencer par me former en gestion de projet. J'étais diplômée de lettres. J'avais travaillé six ans dans une librairie américaine. C'était fun, c'étaient des années très belles, je n’avais que des collègues étrangers. Par contre, je postulais dans des boîtes et on ne me proposait que des postes de libraire. Comme en France, il faut un diplôme pour prouver sa valeur, j’ai fait bac+5 chef de projet. J’ai ensuite trouvé des postes de chef de projet sans problème et j’ai eu mes deux enfants. Au bout de sept ans, j’avais vu toutes les boîtes et tous les secteurs grâce à ce métier dans l’espoir de trouver ma place. J’ai fini par me dire que je ne trouverais jamais ma place dans cet environnement car l'entreprise, ce n'est pas ma place. J’ai donc été en école d'art. Et là, il y a eu une telle évidence que j'ai démissionné. Ça a été long, mais il faut être persévérant. 

Est-ce qu'être artiste a toujours été une évidence ?

J'ai toujours été habitée par l'écriture. J'étais une très grosse consommatrice de livres, j'écris dans ma tête. Et je pensais que j'écrirais. Mais j'anticipais une forme de solitude dans l'écriture. Ce qui a changé, c’est la découverte des romans graphiques. Pour moi, il y a quelque chose de fondamentalement joyeux dans le dessin et la peinture, ce qui se ressent beaucoup dans mes œuvres. Le dessin vient compenser les pensées très dures. Souvent les écrivains parlent de la souffrance et de choses très difficiles. J'adore les sujets deep mais ça plombe. Il y a donc une compensation avec le dessin et la peinture qui se passent de mots et ils sont parfois plus puissants sans les mots. J'utilise l'écriture quand ça ne va pas, notamment pour me décharger. Le dessin et mes peintures très colorées me permettent de trouver un équilibre. J'ai besoin des deux.

Quelle est ta définition d'artiste ?

Pour moi, un artiste, c'est quelqu'un qui œuvre à son art.

C’est aussi tout simplement quelqu'un qui cotise à l'URSSAF du Limousin en tant qu’artiste-auteur. C’est un statut administratif. C’est un métier.

Ce que tu trouves difficile dans ce métier ?

Pendant 10 ans, j'ai expérimenté beaucoup de difficultés : le rapport à l’échec, au refus, attendre le désir de l’autre, la solitude, le doute... Là ça va mieux, j'ai appris à les apprivoiser, à les dépasser une par une. Aujourd'hui c'est moins dur. On apprend de chaque projet, on repère ses forces et ses faiblesses. Il y a des choses que je réussis et des points que je n’ai pas encore assez développés. J’essaye toujours de faire mieux au projet suivant. J’ai aussi plus de recul avec l’expérience.

Il y a aussi une culture de l'exclusion et du secret dans ce milieu. On est dedans ou on n’y est pas. Le milieu de l'art fonctionne par recommandation. C’est un cercle fermé dans lequel il est compliqué d’entrer. C’est aussi un milieu lié aux riches qui fonctionnent selon des codes excluants.

Quelles sont tes sources de revenu ?

Il y a l’abonnement à Mes Lettres Dessinées, la vente de mes œuvres, mes services et mes ateliers.

Je donne aussi des conférences : le street art engagé, la peinture au cinéma.

Est-ce que tu arrives à vivre de ton art ?

Non. Je génère du chiffre d’affaires mais aussi des dépenses. Les bénéfices sont maigres voir inexistants. Comme je suis mariée avec un conjoint qui a un salaire fixe, il pourvoit aux dépenses du foyer.

Pourquoi partager ta pratique dans des cours en ligne et dans des ateliers ?

Donner des ateliers est un engagement de transmission.

J'anime une fois par mois un atelier de graff qui s’appelle : matinée street art pour femmes badass. Je permets à des femmes lambda, de toucher une bombe de peinture pour la 1ère fois je leur fournis un cadre pour travailler dans la rue de manière safe. Ces ateliers peuvent être semi-dirigés avec mon style très accessible pour que personne n'ait le syndrome de la page blanche. Sinon je les laisse expérimenter à leur guise. Pour devenir artiste, il faut expérimenter pour trouver son style.

J'anime aussi des ateliers pour des clients, des villes et des bibliothèques. J’ai animé une activité best-seller entre 2022-2024 qui tournait autour des Jeux olympiques, où je faisais découvrir la vie d'Alice Milliat à travers un atelier collaboratif d'art mural. J’ai développé le même concept par la suite avec des mathématiciennes.

Je travaille dans des collèges et des lycées. Je trouve ça hyper intéressant d'intervenir dans la vie des jeunes. C'est une opportunité extraordinaire, politique. C'est avec le musée d’Orsay et on propose aux jeunes d’écrire une lettre sur leur visite du musée. L’objectif est de leur faire prendre conscience que si ils ont eu accès à une visite culturelle, ils ne doivent pas le garder pour eux. Je les invite transmettre à quelqu'un à travers une lettre. C’est une forme de devoir. Si nous, collectivement, le peuple français, décidons d'éduquer nos enfants, c'est pour que ça rayonne, ce n'est pas pour que ça glisse sur eux et qu’ils n’en fassent rien. A la fin de l'atelier, les jeunes graffent leur enveloppe, ce qui me permet de leur faire découvrir le graff légal versus le graff vandale.

Je ne suis pas engagée dans un parti politique mais je suis engagée pour le pouvoir individuel d'agir. Pas pour le dépassement de soi mais pour le bien-être collectif.

J’aime que mon travail questionne. Je me forge des convictions mais je n’impose rien aux autres. Faire s’interroger sur les paradoxes de notre société m’importe.

Tes doutes, tes peurs ?

J'ai écrit dans ma lettre dessinée de juin, que le temps des doutes est terminé. J'ai une forme d'assurance qui est liée à l'expérience des 10 années passées.

Pour les peurs, il y a une belle phrase de bell hooks que je peux reprendre à mon compte :

Je n'ai pas peur de mourir, j'ai une peur de ne pas devenir l'écrivaine que je veux être.

Ton rêve, tes ambitions ?

Mon ambition, est d'être une artiste épanouie. J’ai fait une liste de ce qui signifie pour moi être une artiste épanouie.

Un de mes rêves, est d'être exposée dans un musée. Et peut-être qu'un jour, pas si lointain, ça arrivera !


Vous souhaitez découvrir plus d’œuvres de Mathilde :

son compte Instagram : @mathilde_guegan

son site internet : https://www.mathildeguegan.com

Pour la soutenir :

Vous pouvez participer à ses ateliers street art : https://www.mathildeguegan.com/femme-street-art-matinee-street-art-pour-femmes-badass/

Vous pouvez vous abonner à sa lettre dessinée : https://www.mathildeguegan.com/lettre-dessinee/

Allez sur la boutique en ligne de son site internet : https://www.mathildeguegan.com/boutique-en-ligne/

Ecouter son podcast De la voix à la peinture : https://open.spotify.com/show/3YOzIc2CMjRHcpyXxcHvuw

Vous abonner à sa newsletter : https://e984e03c.sibforms.com/serve/MUIFAOCWo7cUTmZMJiL_T8JrgkL6KLY4rB5Qxg2oPlJ1cVblO0xObZi_KgIUS0Lcz5HMHVxJflvt05J9BzAlM0znXyjzYnTDO7m9527Rm-_ExTPliQwJ7d8OdBREo7qc5OFEqJu644ehqvjpe9OxnvyD_mTw324WT5_9w7EhVWfv_Dy4wl4P2_4wneWnDHj_GW_eOIUqlTCPJTCHkg==


Si vous pensez que l’univers de Mathilde et cette interview peuvent plaire à quelqu’un de votre entourage, n’hésitez pas à la diffuser.

A bientôt pour la prochaine rencontre.

Aurélie

Femme artiste aujourd'hui

Par Aurélie Bravin

Autodidacte, créer me sert à la fois d'échappatoire et de catharsis. Je créé en fonction des mes envies du moment avec un ou plusieurs médiums (broderie, dessin, écriture, collage, peinture,...). Je suis aussi régulièrement des ateliers en ligne et en présentiel donnés par des artistes. J’adore découvrir les processus de création, les techniques et les personnalités qui créent des oeuvres. Suivre ces ateliers aide beaucoup à oser se lancer. Créer nous fait du bien, aide à mettre en pause notre cerveau sans cesse sollicité. Voir du beau nous donne le sourire. Je pense qu’il est primordial pour notre société de démocratiser la pratique artistique.

Les artistes étaient pour moi comme le dessin, des personnes à part. Des Artistes. En suivant le travail des artistes avec lesquelles j’avais suivi un cours ou un atelier, j’en ai rencontré un certain nombre. En continuant à m’intéresser à leur travail, en allant voir leurs expositions, leurs portes ouvertes d’ateliers, à suivre leurs stages et leurs cours en ligne, j’ai appris à les connaitre. Et finalement, je me suis aperçue que nous avions des points communs, des liens entre nous. Ces liens nous renforcent mutuellement.

Les artistes travaillent seules et sont souvent isolées. Or elles ont besoin de liens sociaux et de soutien pour continuer à créer. C’est pour cela qu’au delà de démocratiser, l’art, je pense qu’il est également primordial de démystifier la figure de l’artiste.