#2 - Rencontre avec Déborah Calfond

Notre intime est poétique et politique

Femme artiste aujourd'hui
6 min ⋅ 05/06/2026

Comment j’ai rencontré Déborah ?

J’ai rencontré Déborah lors d’une exposition collective. J’ai tout de suite aimé les femmes qu’elle représente dans ses oeuvres. Déborah mélange régulièrement des textes avec ses dessins et ses peintures. Lors d’une deuxième exposition collective, un de ses textes peints m’avait énormément parlé, je l’ai acheté immédiatement sans hésiter. Depuis, je suis son travail sur Instagram, je vais voir ses expositions et je participe régulièrement à des ateliers de modèle vivant qu’elle organise. J’admire sa capacité à lâcher prise et à créer des oeuvres qui ne ressemblent qu’à elle. Déborah mélange les médiums de façon intuitive (aquarelle japonaise, gouache, encre) et utilise l’écriture automatique chère aux surréaliste. Les oeuvres de Déborah respirent la liberté.

Déborah aussi, a eu une autre vie professionnelle avant de devenir artiste à temps complet. Je vous propose d’aller à sa rencontre pour en savoir plus et découvrir avec elle sa vie de femme artiste aujourd’hui.


Bonjour Déborah, merci beaucoup d’avoir accepté de me suivre dans ce projet et pour tes réponses sorties des tripes à mes questions.

Pourquoi tu crées ?

Je dirais que ce n’est pas une question que je me pose vraiment. Pour moi, la création est davantage un langage, quelque chose de très naturel, presque de l’ordre du besoin. Créer me met en mouvement, c’est comme la vie qui avance. Je vois la création un peu comme le fait de se mettre à marcher : il y a quelque chose de cet ordre-là.

La peinture, le dessin sont pour moi des outils de communication, une manière de m’exprimer autrement qu’avec les mots.

Quels types d'oeuvres crées-tu ? Avec quels matériaux ?

Je crée des oeuvres figuratives qui représentent souvent des corps d’hommes et de femmes, surtout des femmes d’ailleurs. Je travaille autour du corps comme un espace de mémoire, un lieu où se jouent les émotions et la transmission.

Je m’intéresse beaucoup au lien mère-enfant et à ce qu’on se transmet : génétiquement bien sûr, mais aussi de manière plus invisible. Les secrets transmis de génération en génération, les traditions, l’amour, le désamour… tout ce qui nous constitue, autant dans la matière que dans la pensée.

Je travaille avec toutes sortes de matériaux : sur papier, avec de l’aquarelle, des craies grasses, de l’encre, de l’acrylique, des encres colorées,… mais également sur toile, à la gouache, à l’acrylique, à , ou encore l’huile sur bois. Je ne me limite pas vraiment dans les matériaux.

En parallèle, j’écris aussi beaucoup, surtout de la poésie en prose, dans le même élan que la peinture : un mouvement créatif nourri par une même source d’inspiration, qui est la vie en général.

Quelles sont tes sources d'inspiration ?

Il y a la génétique et l’épigénétique, tout ce qui se transmet de génération en génération, mais aussi les cellules chimériques présentes en nous et qui appartiennent à autrui. C’est une notion un peu complexe. Par exemple, lorsqu’une femme est enceinte, elle transmet des cellules à son enfant, mais elle garde aussi des cellules de cet enfant parfois toute sa vie. Ce sont ces cellules qu’on appelle chimériques. Elles appartiennent à l’autre tout en vivant en nous. Cette idée de l’autre en soi, alors qu’on est censé être unique, m’interroge énormément sur la multiplicité de nos êtres. Nous sommes plein de choses à la fois.

J’ai travaillé toute une série autour de la chimère, de la métamorphose et de la transformation. Dans une vie, on commence enfant puis, au fil des épreuves et des expériences, on se transforme. Cette notion est très importante dans mon travail.

Je m’interroge aussi sur la transmission des choses positives mais également des traumatismes et des secrets. Qu’est-ce que cela produit en nous de porter certains silences ?

Et puis, depuis quelques mois, ma grande source d’inspiration est le tarot de Marseille, dont je propose une ré-interprétation personnelle.

Peux-tu nous parler de ton processus de création ?

Par exemple, pour mon travail autour du tarot de Marseille, j’ai commencé par faire énormément de recherches sur la signification des cartes, l’histoire du tarot… Je me suis rendu compte qu’on ne parvenait pas vraiment à retracer précisément ses origines. C’est très ancien, mais l’une des pistes évoque un lien entre les lettres hébraïques et les 22 arcanes majeurs.

À partir de là, grâce à un livre qui m’a accompagnée dans les significations arcane par arcane — autant sur le plan numérologique que symbolique — j’ai commencé à réinterpréter chaque carte en dessin, en peinture et en écriture. À travers elles, je raconte aussi ma propre histoire, tout en espérant toucher quelque chose de plus universel.

La recherche est très importante dans mon processus de création : je suis toujours en train de chercher. Ensuite vient une phase plus instinctive, où je dessine, je rature, j’écris et je m’approprie le sujet. Certaines recherches restent à cet état-là mais deviennent déjà des œuvres, notamment lorsqu’elles prennent la forme de leporellos ou de croquis que je vends. D’autres aboutissent à des pièces plus grandes.

Pour le tarot, j’ai peint les 22 arcanes majeurs sur bois, à l’huile, dans un format unique de 64 × 32 cm. J’ai également réalisé les 56 arcanes mineurs. L’ensemble forme aujourd’hui un jeu complet de tarot de Marseille.

Où vis-tu ?

J’habite en Dordogne, plus précisément à Périgueux, où j’ai mon atelier. C’est une ancienne école laissée à l’abandon pendant plus de vingt-cinq ans. Nous partageons cet espace de 150 m² avec mon amoureux, Jérémie d’Angelo, qui est lui aussi artiste.

Nous y avons aménagé un atelier bois, un espace peinture, une salle pour accueillir les ateliers artistiques, une petite cuisine… Nous en avons fait un lieu très vivant et chaleureux.

Où crées-tu ?

Je crée principalement à l’atelier parce qu’il y a l’espace et que tout y est concentré. Mais j’écris aussi chez moi. Et puis je peux également créer dehors, dans un café, au bord d’une rivière… Il n’y a pas vraiment de limite à la création.

A quoi ressemblent tes journées ?

Mes journées sont très variées. J’ai deux garçons en garde alternée. Quand ils sont avec moi, mon temps de travail est forcément plus réduit, mais c’est un choix personnel.

Sinon, mes semaines sont rythmées par les ateliers : j’en anime environ cinq à six par mois. Une journée peut commencer à l’atelier par de la peinture ou du dessin, puis une pause lecture ou écriture. Je peux aussi donner un atelier d’écriture le soir.

C’est une organisation assez libre, qui dépend beaucoup des projets du moment. Il y a aussi toute la partie administrative, la communication et les aspects plus techniques qui prennent du temps. Être à son compte permet malgré tout d’organiser son quotidien comme on le souhaite.

Artiste et maternité : la maternité a-t-elle eu un impact sur ta pratique ?

Oui, énormément. C’est lorsque mes enfants étaient très petits et pendant mes grossesses, que je me suis véritablement remise à dessiner et à peindre.

La maternité demande énormément de temps, c’est presque un travail à plein temps, mais elle m’a aussi rouvert les yeux sur ce que je voulais profondément. Elle m’a permis de me recentrer.

La vie est courte, le temps passe vite, et créer était ce qui me faisait vibrer. Je ne me voyais pas ailleurs. La maternité m’a remis le pied à l’étrier vers ce que j’aimais profondément.

Est-ce qu'être artiste a toujours été une évidence ?

Je suis architecte de formation et j’ai exercé ce métier pendant plus de dix ans. J’ai même eu ma propre agence avec mon ex-mari, avec qui j’ai eu mes deux garçons.

Au moment du Covid, la peinture et l’écriture ont repris une place très importante dans ma vie, même si je n’avais jamais réellement arrêté.

Mais au fond, être artiste a toujours été une évidence. Au collège, mon professeur d’arts plastiques avait convoqué mes parents pour leur dire que je devais intégrer une filière d’arts appliqués. Mes parents n’ont pas voulu, alors j’ai fait un bac L arts plastiques avec quand même dix heures de pratique par semaine.

Ensuite, j’ai étudié les arts appliqués, obtenu un BTS en design d’espace puis un diplôme d’architecture, tout en continuant à peindre et dessiner énormément.

J’ai toujours rêvé d’intégrer les Beaux-Arts de Paris, mais je n’en ai jamais eu le courage quand j’étais jeune. À 18 ou 19 ans, l’idée de me dire artiste m’angoissait énormément. Dans ma famille, ils sont presque tous médecins ou pharmaciens. Assumer cette voie représentait une rupture à laquelle je n’étais pas prête.

Et puis tout cela a mûri avec le temps. Aujourd’hui, à 40 ans, je me sens pleinement artiste.

Quelle est ta définition d'artiste ?

Être artiste, pour moi, c’est un engagement. Et même un engagement politique, à partir du moment où l’on montre son travail, qu’on parle de ce qu’on fait et que cela devient public.

Dans cette idée de partage, il y a forcément quelque chose de politique. À partir du moment où l’on assume de dire : « Je suis artiste », il y a un engagement très fort derrière.

Ce que tu aimes dans le métier d'artiste ?

J’aime le fait que tout devient matière à réflexion. Être artiste, c’est observer le monde en permanence, se poser sans cesse des questions sur ce qui nous entoure.

Nous sommes des observateurs du réel et nous en proposons une ré-interprétation aux autres, à travers notre propre regard.

Ce que tu trouves difficile ?

Ce qui est difficile, c’est que la passion ne suffit pas. Il faut aussi gagner sa vie. Et souvent, les projets les plus passionnants sont malheureusement les moins rémunérateurs. Il faut constamment trouver un équilibre entre ce qui nous nourrit intellectuellement et ce qui nous permet très concrètement de remplir le frigo.

Cette balance-là est particulièrement compliquée : réussir à gagner de l’argent tout en gardant du temps pour créer, explorer les sujets en profondeur et ne pas rester en surface.

Et puis il faut savoir tout faire : l’administratif, la communication, la stratégie marketing… Sans cela, on peut vite s’enfermer dans son atelier, ne jamais montrer son travail et finalement ne pas réussir à vivre de sa pratique.

Parce qu’être artiste est aussi un métier, un métier culturel qui participe à la vie locale. Par exemple, dans ma ville à Périgueux, on peut proposer des projets d’exposition et contribuer à faire vivre la scène culturelle. Selon moi, l’artiste est pleinement partie prenante de la société.

Quelles sont tes sources de revenu ?

Les ateliers représentent une grande partie de mes revenus. Je vis aussi de la vente de mes œuvres. Les produits dérivés — comme les jeux de cartes, les tirages ou les livrets — constituent également une autre source de revenus.

Et pendant les périodes plus difficiles, il m’arrive aussi de toucher le RSA.

Ce n’est pas évident d’être artiste. En Irlande, un revenu de base a été mis en place pour les artistes, parce qu’ils se sont rendu compte que ce système était vertueux pour les projets culturels et les municipalités.

Je trouve que c’est un statut compliqué : nous ne sommes pas intermittents du spectacle, nous n’avons pas de revenu fixe, et il faut sans cesse se débrouiller.

Est-ce que tu arrives à vivre de ton art ?

Oui, même s’il y a évidemment des mois plus compliqués que d’autres, surtout avec le coût de la vie aujourd’hui.

Mais je ne me plains pas. J’ai un grand atelier, un joli appartement avec mes enfants, et on arrive à s’en sortir, même si cela demande parfois de faire attention aux dépenses.

Pourquoi partager ta pratique dans des cours en ligne et dans des ateliers ?

Partager a toujours été quelque chose de très naturel pour moi. Mes ateliers sont pensés comme des expériences. C’est pour cela que je mélange le dessin, la peinture, la lecture de textes, la poésie, l’écriture, mais aussi parfois la danse ou la musique. Je mène des ateliers hybrides parce que je crois profondément au croisement des disciplines.

On parle d’arts vivants, et pour moi la peinture est aussi un art vivant. Quand je partage cela avec les participants, j’ai l’impression d’ouvrir une porte sur mon univers, de toucher d’autres personnes, d’inspirer, de donner envie d’explorer à leur tour.

Et puis cela me nourrit aussi énormément : c’est un véritable échange.

Tes doutes, tes peurs ?

Je doute tout le temps. Et j’ai souvent peur aussi. Je doute de beaucoup de choses, mais en même temps, j’ai l’impression de gagner de plus en plus de courage avec les années. Le courage de dire qui je suis, d’assumer ce que je fais, d’affronter certaines choses.

La comparaison avec les autres est inutile et limitante, mais elle reste humaine. On se dit parfois : tel artiste réussit mieux, telle autre expose en galerie et pas moi…

Il y a des jours où je doute de mes capacités ou de mon savoir-faire. Et puis le lendemain, je sais que je suis faite pour ça, alors je laisse ces pensées de côté. Finalement, c’est aussi ce qui fait avancer.

Ton rêve, tes ambitions ?

Mon rêve, c’est de continuer à faire ce que je fais, de pouvoir encore me développer et d’avoir davantage de moyens pour créer.

J’aimerais pouvoir mener des projets plus ambitieux : une grande exposition, une installation, des œuvres monumentales… Parce qu’à partir du moment où un projet est financé, tout devient possible : les châssis, les toiles, les matériaux.

Aujourd’hui, mes moyens restent limités, donc je fais avec ce que j’ai.

J’espère aussi continuer à toucher du public à mon échelle, rencontrer toujours plus de personnes à travers mon travail, sans forcément chercher une révolution totale dans ma vie.

Je veux simplement pouvoir vivre sereinement de mon art, faire vivre correctement mes enfants, partir en vacances de temps en temps… et surtout continuer à explorer, chercher et aller toujours plus loin dans mon travail.


Vous souhaitez découvrir plus d’oeuvres de Déborah :

son compte Instagram : @deborahcalfond

son site internet : https://deborahcalfond.com/

Pour la soutenir :

Vous pouvez participer à ses ateliers du Paon accessibles en replay : https://le-paon.com/prof/deborah-calfond-professeur-de-dessin

Je vous recommande de guetter les prochains ateliers avec Déborah. Ses ateliers sont organisés soit à Paris soit à Périgueux. J’ai suivi quasiment tous les ateliers organisés à Paris. C’est une véritable expérience qui marque à chaque fois.

Allez sur la page Shop de son site internet où vous trouverez son jeu de tarot, ses livrets et des tirages d’art : https://deborahcalfond.com/boutique/

Certaines de ses toiles sont également à vendre.

Femme artiste aujourd'hui

Par Aurélie Bravin

Autodidacte, créer me sert à la fois d'échappatoire et de catharsis. Je créé en fonction des mes envies du moment avec un ou plusieurs médiums (broderie, dessin, écriture, collage, peinture,...). Je suis aussi régulièrement des ateliers en ligne et en présentiel donnés par des artistes. J’adore découvrir les processus de création, les techniques et les personnalités qui créent des oeuvres. Suivre ces ateliers aide beaucoup à oser se lancer. Créer nous fait du bien, aide à mettre en pause notre cerveau sans cesse sollicité. Voir du beau nous donne le sourire. Je pense qu’il est primordial pour notre société de démocratiser la pratique artistique.

Les artistes étaient pour moi comme le dessin, des personnes à part. Des Artistes. En suivant le travail des artistes avec lesquelles j’avais suivi un cours ou un atelier, j’en ai rencontré un certain nombre. En continuant à m’intéresser à leur travail, en allant voir leurs expositions, leurs portes ouvertes d’ateliers, à suivre leurs stages et leurs cours en ligne, j’ai appris à les connaitre. Et finalement, je me suis aperçue que nous avions des points communs, des liens entre nous. Ces liens nous renforcent mutuellement.

Les artistes travaillent seules et sont souvent isolées. Or elles ont besoin de liens sociaux et de soutien pour continuer à créer. C’est pour cela qu’au delà de démocratiser, l’art, je pense qu’il est également primordial de démystifier la figure de l’artiste.